Moi à côté de moi

nouvelles et autre..

01 septembre 2007

L'esquisse

Les rouages de l’esprit humain sont très simples, dans la mesure où ils restent abstraits et compliqués pour les personnes qui nous entourent. C’est ce que j’ai compris lorsque mon cœur a cessé de battre. Du moins, au sens métaphorique.

A un certain moment de notre vie, nous traversons des épreuves qui forgent le caractère, ou nous assassinent carrément. Dans mon cas, j’ai connus les deux. Du moins, je croyais m’être fait forger le caractère par mon père pendant ma jeunesse. Il réglait tous les conflits à sa façon à lui, la même que son père avait utilisé pendant sa jeunesse, à coup de poings sur la gueule. « Un homme ne pleure pas ! » qui me criait en rabattant un coup de pied dans mes côtes. Au bout de quelques temps, je ne pleurais plus.

Mais à force d’accumuler, il faut bien que la douleur sorte quelque part. Et s’en fut le cas, lorsque ma copine mourut devant mes yeux pendant que nous étions dans un café. Elle avait porté la tasse à ses lèvres mais elle n’eut pas le temps d’en goûter le contenu. Annie eut un choc et s’écroula sur le sol. Elle venait d’avoir un anévrisme  cérébral. C’était comme si dieu avait trouvé, dans son infinie bonté, qu’il serait intéressant d’éteindre une lumière au hasard sans donner de raison apparente, de s’être simplement dit « tiens, pourquoi pas elle aujourd’hui ? ». Voilà seulement ce à quoi tient la mort, une vie.

Et moi, je devais être l’observateur, celui qui ne pouvait que laisser les choses se précipiter sans rien pouvoir faire, seulement avoir les mains liées. Alors c’est que j’ai fait. J’ai regardé Annie s’abattre sur le sol, j’ai vu une marre de café se répandre  et des morceaux de tasse éclater près  d’elle. A son dernier moment, j’aurais bien voulu qu’elle me regarde, au moins comme pour me dire « Au revoir mon amour », mais ce ne fut pas le cas. Elle avait les yeux tournés vers le haut à cause de la douleur de la rupture de l’anévrisme. La seule chose que je pus faire était lui tenir main pendant qu’elle se débattait sur le sol. Et ce ne fut pas très long, l’espace de quelques secondes avant que sa main crispée se détende, que j’aie l’impression de sentir le reste de sa vie s’échapper pour aller dans un endroit beaucoup plus simple que ce monde.

Lorsque les ambulanciers sont arrivés dans le bistro, il était trop tard, son cœur ne battait plus et ses yeux vitreux n’avaient plus l’étincelle qui m’avait fait vibrer pendant toutes les années partagées dans notre quotidien. A cet instant, à la vue de ce regard, j’ai subi l’ablation de mon âme. Une douleur intense m’a traversé la poitrine et je me suis mis à hurler dans la salle. « NON ! NON ! NON ! NON ! »  hurlais-je en pleurant.

Les gens autour sont sortis et les ambulanciers ont tenté de m’éloigner de la dépouille de ma bien-aimée, mais sans succès. L’un d’eux m’a agrippé par une épaule et je lui ai mis un direct dans le ventre. L’autre a ramassé son collègue plié en deux et ils sont sortis attendre la police à l’extérieur. Je suis resté accroupi près d’Annie. Ce fut la première fois que je pleurais depuis près de 13 ans.

Ce même jour, j’ai arrêté de parler, plus rien de valait la peine d’être dit. Je n’étais pas prêt, j’avais des projets avec cette femme, je l’aimais, je voulais des enfants avec elle, je voulais une vie avec elle, je partageais mon monde entier. Et maintenant, elle était partie, prenant avec les toutes la passion de mon monde.

On a bien essayé de me faire parler, ma sœur m’a engueulée longtemps, mes frères ont essayé de me faire rire, l’un d’entre eux m’a même mordu. Rien à faire, j’étais devenu un cadavre vivant une enveloppe vide, sans message, sans substance. À force de ne plus rentrer au travail, je me suis fait virer. J’étais dessinateur de bédé pour un journal de

la région. Comme

je ne répondais plus au téléphone, j’ai reçu ma lettre de licenciement par

la poste. Les

docteurs ont dit que j’avais eu un traumatisme et que j’allais me remettre à parler bientôt. Qu’est-ce qu’ils en savaient ? Moi, je n’en avais plus rien à foutre de toute façon.

Je resta chez moi, assis, à attendre que mon chèque de bien-être rentre. J’était perdu dans un état léthargique, entre le sommeil et la contemplation du vide Comme le temps semblait long, long de simplement exister pour attendre la mort afin de revoir ma bien-aimée. Alors, par un matin pluvieux, j’ai pris mon pognon et je suis parti acheter du nouveau papier et des crayons et de l’encre. Si je ne pouvais plus voir Annie, j’allais la faire revivre sur papier, j’allais nous construire cette vie que nous n’avions pas terminée.

Je voulu me mettre à l’ouvrage, mais je me rendu vite compte avec tristesse que j’avais oublié les traits d’Annie. Moi qui avais fait beaucoup de portrait à l’époque, j’étais incapable de faire un dessin qui me rendrait son image seulement quelques esquisses incomplètes. Après 2 jours à dessiner sans arrête, il a fallu que je me rende à l’évidence, j’étais incapable de

la dessiner. Comme

j’avais honte, comme je ne sentais minable d’être incapable de faire un portrait de la femme avec qui j’avais partagé mes plus belles journées.

C’était la goutte qui fit verser le vase, Je me mis à hurler et je lançais tout dans un coin. Le dessin aussi pouvait aller se faire foutre. Je pris une vielle corde et je l’attacha à une poutre dans mon garage de façon à pouvoir me pendre. Je grippa sur une chaise, mis mon cou dans la corde et je me lança dans le vide. Malheureusement pour moi, la corde était vieille et elle se brisa sous mon poids. Épuisé, je suis rentré, pathétique de mon suicide raté, et me je me suis assoupi sur le divan du salon.

Pourtant, au milieu de la nuit, je ne suis éveillé, ayant l’impression d’entendre mon nom. J’avais eu l’impression d’entendre Annie me parler. Mon matériel de dessin avait changé d’endroit, le tout reposait sur mon bureau de travail. J’ai encore entendu la voix d’Annie dire mon nom très clairement. Et cette voix semblait provenir de l’une de mes esquisses inachevées.

Lentement, je m’approcha près du bureau. Je vis l’une de mes esquisses s’achever sous mes yeux sans aucune aide, comme si l’encre s’étendait sur ma feuille de lui-même pour terminer le portrait d’Annie. Encore plus étonnant, ce visage sur la feuille semblait prendre vie. Elle me faisait signe de

la rejoindre. Lentement

, je voulu déposer ma main sur la feuille mais celle-ci entra dans le dessin. Je pouvais sentir et toucher le visage d’Annie. Il n’était pas question de la perdre encore. J’entrai mon autre bras, et le reste du corps suivi. J’allais pouvoir terminer le reste de mes jour avec ma muse, et ce, même s’ils ne devaient être que sous forme de cases qui se succèdent.

Posté par Pelkev à 12:59 - nouvelles littéraires de kevin pelletier - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

Wow !!! C'est cliché à dire mais : Les mots me manquent, franchement là !!

Posté par Djoe, 02 septembre 2007 à 19:24

Différent!

Content de te lire, Kev. Ce que tu fais, c'est différent, et ça, ce n'est pas facile. Je retiens deux de tes textes pour notre spectacle de février. On en parlera.
Continue.

Posté par Yves Steinmetz, 09 décembre 2007 à 18:38

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